« Homme libre, toujours tu chériras la mer » : ce vers de Baudelaire m’est venu à l’esprit en assistant à cette lecture-spectacle proposée par Brigitte Fossey au Théâtre de Poche-Montparnasse, jusqu’à fin mars, tous les lundis à 19 h : Moby Dick de Herman Melville.
Libre, la comédienne l’est profondément. Libre parce qu’elle s’adapte — au public, au lieu — en osant le pari fou d’interpréter un immense texte de la littérature américaine, publié pour la première fois en 1851, fort de 135 chapitres et de plusieurs centaines de pages. Elle en extrait, avec une délicate prouesse, une cinquantaine de pages, guidée par ce parti pris :
« Je voulais lire cette histoire à haute voix pour jouer, vivre et faire vivre cette pêche désespérée et passionnante de l’animal blanc et menaçant comme la mort, blanc et menaçant comme le soleil si l’on s’en approche. Cette pêche qui ressemble à la quête de l’écrivain pour la fin de son livre – le finir et l’écrire, c’est une seule et même chose. Achab écrit sa vie en renonçant à la vivre. Il privilégie un but inaccessible, dont tout lui dit que la fin est la mort dans la vengeance. Il a renoncé à vivre pour n’écrire que sa Passion. C’est un guerrier. Il oublie que la Baleine se défend lorsqu’elle l’attaque. »

À noter qu’à sa sortie, le succès du livre de Herman Melville — qui connaissait intimement la vie à bord des baleiniers pour avoir lui-même été chasseur de baleines — fut modeste. Il fallut attendre 1939 et l’initiative de Jean Giono pour qu’une traduction française fasse date.
L’adaptation de la comédienne donne juste ce qu’il faut pour nous faire vibrer. Bienvenue à bord du Pequod, ce baleinier qui sillonne les mers à la poursuite des cétacés. À sa tête ? Le fameux capitaine Achab, lancé dans une traque sans merci de Moby Dick, la baleine blanche qui lui a arraché une jambe lors d’une précédente confrontation.
La traduction de Henriette Guex-Roll, choisie et revendiquée comme la meilleure par Brigitte Fossey, est commentée dès l’ouverture du spectacle :
« Le style de Madame Guex-Roll semble ne pas procéder d’une traduction. Sa langue est créative. Sa puissance et sa simplicité nous emportent, nous entraînent dans la recherche de Melville : comment on en vient à cette quête de la vengeance, dans une haine passionnelle si proche de la haine amour-passion d’Achab envers Moby Dick. »
« Appelez-moi Ismaël. » Tout commence en effet avec Ismaël, qui embarque à bord du Pequod. Malicieuse et mutine, Brigitte Fossey endosse tour à tour les voix : celle d’Ismaël, celle d’Achab, celles des marins qu’elle interpelle, convoque, fait surgir sous nos yeux. Dans ce récit quasi hypnotique, on se perd, on se noie presque — peu importe. Le récit agit pour une immersion totale, profonde. En guise de décor, un grand drap dressé, voué à mille usages et à de multiples manipulations, allant jusqu’à parfois gêner la comédienne — ce dont elle s’amuse. Oui, cette voile, grande et dressée, nous entraîne évidemment en haute mer. Et puis soudain, une feuille s’échappe et tombe. La comédienne appelle son capitaine, Stéphanie Tesson, à la mise en scène, à la rescousse. On rit, on sourit. C’est cela, le théâtre : l’imprévu, la vie, la liberté. Ça vibre, ça tangue, il y a du roulis, avant d’apercevoir, enfin au loin, Moby Dick :
« Soudain, tandis qu’il scrutait encore et encore les profondeurs, le capitaine Achab discerna un point blanc, pas plus gros qu’une hermine, qui montait et augmentait de volume à une vitesse surprenante, jusqu’à ce que, se retournant, il montrât brusquement les deux longues rangées crochues de ses dents éblouissantes remontant des abîmes indiscernables. C’était la gueule ouverte de Moby Dick. »
L’œuvre de Melville vient rappeler en creux — même si ce n’était pas le propos de l’auteur à l’époque — que la baleine a perdu bien des batailles. Encore traquée, menacée – notamment en Norvège, en Islande et au Japon -, elle incarne la violence de l’avidité humaine et interroge notre rapport destructeur au vivant. Ce que ne manque pas d’évoquer la comédienne, en citant Paul Watson, avant de démarrer son spectacle.
Enfin, je vais faire un aveu : je n’avais jamais lu ce classique de la littérature. J’en gardais des souvenirs lointains, à travers les images en noir et blanc du film américain de John Huston, avec Gregory Peck, sorti en 1956. En écoutant Brigitte Fossey nous faire vivre les sursauts et cette quête, j’ai été transportée. Par moments, je ressentais même le besoin de fermer les yeux, pour mieux imaginer les scènes et me sentir à bord.
C’est une flamboyante odyssée, que nous offre une fois encore le Théâtre de Poche-Montparnasse, fidèle à son art de rendre éternels les grands textes classiques. « Merci Philippe Tesson », rappelle Brigitte Fossey sous les applaudissements — rendant hommage à l’éternel maître des lieux, et avec lui, une certaine idée du théâtre.
Par Florence Batisse-Pichet
