Au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le Prix littéraire Gisèle Halimi 2025 a consacré Nathacha Appanah pour La nuit au cœur (Gallimard), déjà primé par les prix d’automne — Goncourt des lycéens, Femina et Renaudot des lycéens — : une quatrième distinction, forte de sens et dotée de 3 000 euros.

Le 16 mars 2026 se tenait la troisième édition du Prix littéraire Gisèle Halimi. Dans un cadre aussi prestigieux que solennel, dans les salons du Quai d’Orsay, et des discours protocolaires attendus, très vite, la littérature a repris sa place. Elle a donné de la voix. Car Gisèle Halimi n’était pas seulement une avocate. Elle était une voix. Une voix qui, dans les prétoires comme dans ses écrits, n’a cessé de nommer l’injustice faite aux femmes.
Lorsque la comédienne Sophie Ader, de la troupe Conférence et compagnie, a fait entendre un extrait du procès de Bobigny, le silence s’est imposé. Les mots, portés avec une intensité intacte, frappaient par leur acuité. Dans cette plaidoirie poignante — nous étions comme transportés le 11 octobre 1972 — résonnaient ces mots :
« Monsieur le président, Messieurs du tribunal… Elles sont ma famille. Elles sont mon combat. Elles sont ma pratique quotidienne… »
Puis est venue l’annonce de la lauréate. Sans surprise, presque comme une évidence : Nathacha Appanah pour La nuit au cœur (Gallimard). Un livre déjà largement salué, et qui trouve ici une reconnaissance supplémentaire, presque nécessaire. À la lisière du récit et de l’enquête, l’autrice entrelace trois histoires de femmes victimes de la violence de leur compagnon — la sienne, celle de sa cousine Emma et celle de Chahinez Daoud, brûlée vive en 2021 à Mérignac. Sur le fil entre force et humilité, elle scrute l’énigme insupportable de l’emprise jusqu’au féminicide conjugal. Face à elle, une sélection forte — Rim Battal, Adélaïde Bon, Chloé Delaume — mais c’est son texte qui s’est imposé. Elle est, de ces trois femmes, la seule à pouvoir témoigner. À raconter. Pour que les générations présentes et à venir n’oublient pas. Rendre visible. Nommer. Transmettre. C’est sans doute ce que le jury a voulu saluer.
La soirée s’est achevée sur un chant. Une voix encore — celle d’Estelle Meyer — comme un écho à toutes les autres. Et cette phrase, transmise par Maud Haimi, la petite-fille de Gisèle Halimi :
« Ma grand-mère croyait au pouvoir de la littérature pour transformer les consciences. »
Je garderai aussi en mémoire l’anecdote confiée par la lauréate : cette rencontre fugace avec Gisèle Halimi, qu’elle n’avait pas osé aborder. Comme un rendez-vous manqué que le destin est venu réparer, en lui offrant aujourd’hui ce prix.
« Mon cœur s’est mis à battre. Lorsqu’elle — Gisèle Halimi — est passée à côté de moi, j’ai voulu la saluer. Mais ma bouche est restée fermée, mon corps comme saisi. Alors je l’ai suivie, sur plusieurs centaines de mètres, dans l’espoir de trouver le courage de lui parler. Dans ma tête, pourtant, tout était prêt. Je déroulais une phrase parfaite, précise, où je lui dirais combien j’aimais son travail, son intention, son engagement. Je lui aurais dit merci. Je lui aurais raconté que j’avais vu ses entretiens et que, dans l’un d’eux, elle confiait que la phrase qu’elle prononçait le plus souvent enfant était : “ce n’est pas juste”. Alors, je lui aurais dit que moi aussi, je l’avais su. Que, très tôt, dans cet instant intime que connaissent les enfants, j’avais compris que j’étais une petite fille… »
Elle raconte ce moment suspendu où les mots, pourtant si présents en elle, n’ont pas franchi le seuil de la parole. Elle raconte aussi ce qui se joue, plus profondément : cette conscience intime, presque enfantine, d’être une petite fille — et déjà, face au monde, de se dire : « Ce n’est pas juste ». Tout est là, peut-être, dans cette phrase simple. Ce « ce n’est pas juste » qui devient, des années plus tard, un livre. Une enquête. Une nécessité d’écrire. Comme une manière de reprendre la parole là où elle s’était un jour tue. La littérature ne répare pas. Elle ne protège pas. Mais elle éclaire.
S’il fallait garder de cette soirée une seule phrase, une seule, de Gisèle Halimi, comme un viatique :
« Ne vous résignez jamais. »
À l’heure où, ailleurs, des femmes vivent encore sous la menace, à l’heure où nos démocraties demeurent aussi précieuses que fragiles, cette injonction n’a rien d’un slogan. Elle est une vigilance. Lire, écrire, transmettre — ce sont peut-être là des gestes modestes. Mais ils participent, à leur manière, à ce refus de la résignation. Et c’est sans doute, au fond, ce que ce prix vient rappeler : la littérature est aussi un acte.
