
Plus de 80 ans après sa création sous l’Occupation, l’Antigone de Jean Anouilh n’a rien perdu de son tranchant. Au Théâtre de Poche-Montparnasse, Didier Long signe une mise en scène épurée et tendue, qui bouscule les certitudes : et si le véritable tragique n’était pas là où on l’attend ?
Antigone ? Lointain souvenir scolaire ? Si vous avez oublié cette tragédie antique de Sophocle de votre répertoire classique, l’occasion vous est donnée de vous rattraper avec la pièce de Jean Anouilh, présentée depuis le 14 avril au Théâtre de Poche-Montparnasse.
Peut-être faut-il rappeler en préambule que Jean Anouilh s’inspire de la tragédie de Sophocle pour composer, en pleine Occupation, une œuvre emblématique de toutes les résistances. À ce terrible bras de fer entre le respect de l’Homme et celui de la Loi, qui sortira vainqueur ? Créée au Théâtre de l’Atelier le 4 février 1944, la pièce est un événement à part entière. C’est la guerre, il fait froid, il n’y a pas d’électricité dans le théâtre… Malgré ces conditions, il y aura 250 représentations en un an : l’une des grandes réussites théâtrales du siècle.
Aujourd’hui, pour Didier Long :
« Mettre en scène Antigone aujourd’hui, c’est poser un acte de foi dans la puissance intemporelle et universelle du théâtre… »
Dans une mise en scène minimaliste, il parvient à suggérer la tradition du choeur présent sur scène, dont s’extrait tour à tour chacun des protagonistes. Mais commençons par faire les présentations. Fille d’Œdipe et de Jocaste, Antigone a pour sœur aînée Ismène. Leurs deux frères, Étéocle et Polynice, se sont entretués. Leur oncle Créon règne sur Thèbes : il a interdit que la dépouille de Polynice reçoive les rites funéraires, sous peine de châtiment. Comme l’annonce Anouilh à travers le monologue initial du Choeur, la mécanique est implacable : tout est joué d’avance.
« Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain des la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre, mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout… »
Antigone est une figure de la dissidence, en révolte contre un pouvoir patriarcal qui s’impose par la loi et la volonté d’ordre, quand elle revendique l’amour et la justice. Fiancée à Hémon, le fils de Créon, elle renonce à sa nuit d’amour et à l’enfant qu’elle ne portera pas. Elle se sacrifie pour respecter les rites funéraires et assurer le salut de l’âme de son frère.
Pour incarner ce farouche cri de colère de la jeunesse envers l’autorité arbitraire, c’est l’énergie puissante d’Hermine Granville, tout en tension, qui s’impose. À ses côtés, Cassandre de Kerraoul, implacable et princière, dans le rôle d’Ismène, mais plus résignée et posée, et le magistral Créon, interprété par Éric Laugérias. Hémon, le fiancé, est joué avec justesse par Robin Hairabian. En alternance, les rôles de la tendre et attachante Nourrice (Séverine Vincent / Valérie Vogt) et du garde (Antony Cochin / Didier Long) dont les propos provoquent les rires dans la salle, malgré le tragique de la situation.
Les grands textes classiques ne prennent pas une ride — on peut toutefois changer de focale, et c’est toujours stimulant intellectuellement. Et si, finalement, le personnage le plus touchant dans son humanité, victime d’un système implacable, était Créon ? Sous l’emprise des lois et de la foule qui gronde, n’est-il pas contraint de se plier ? Impuissant face à la fatalité, cet homme — tout roi de Thèbes qu’il est — a tout perdu : ses neveux d’abord, puis, dans un enchaînement tragique, sa nièce qu’il a fait emmurer sans savoir que son fils l’y avait rejointe avant de se tuer ; et enfin son épouse, qui se suicide de chagrin.
À lire également pour prolonger votre réflexion sur ce mythe grec : la version d’Antigone du roman d’Henry Bauchau, écrite à la première personne.
DU MARDI AU SAMEDI À 21 H – LE DIMANCHE À 17 H – Renseignements et réservations au 01 45 44 50 21
Du lundi au samedi de 14h à 17h30 – Le dimanche au guichet du théâtre de 13h à 17h30
Sur le site internet : www.theatredepoche-montparnasse.com