Festival VOX : cinquième édition — Maison de la Poésie, 4 juin 2026

« Et la joie de vivre » de Gisèle Pelicot, lu par Odile Cohen pour Audiolib – Crédit Patricia Ide-Beretti

La lecture à voix haute m’a toujours fascinée. Sans doute parce qu’elle donne chair aux mots, parce qu’elle les fait résonner autrement. Une phrase lue n’est plus tout à fait une phrase écrite : elle respire, hésite, s’accélère, se charge d’émotions nouvelles.

Cette fascination remonte loin. À mes six ans peut-être. À ces petits disques 45 tours accompagnés de leurs livrets illustrés. Je revois encore le tourne-disque familial, la galette que l’on déposait avec précaution, et surtout cette petite clochette qui signalait le moment de tourner la page. C’est ainsi que j’ai rencontré La Chèvre de Monsieur Seguin, Le Petit Chaperon rouge et tant d’autres histoires. Bien avant de savoir que la littérature m’accompagnerait toute ma vie.

Les années ont passé. Il y eut le théâtre, puis les livres, toujours plus nombreux. Et, plus récemment, la découverte du livre audio. Une découverte qui doit beaucoup à une conversation. Il y a quelques mois, à la terrasse du Nemours — mon QG parisien —, un voisin de table et moi parlons livres, comme cela arrive souvent dans cet endroit propice aux échanges. Je lui demande ce qu’il aime lire. Il me répond qu’il ne lit plus. La DMLA a peu à peu réduit sa capacité à déchiffrer les pages. Pourtant, il continue de voyager dans les histoires grâce aux livres audio. Cette confidence me touche. Elle me rappelle que la lecture n’est pas qu’une affaire de regard. Qu’une voix peut faire ce qu’un œil ne peut plus. Qu’elle apaise, ressource, restitue le monde.

FestivalVox2025

Un marché qui grandit, doucement, lentement mais sûrement. Longtemps considéré comme un marché de niche, le livre audio est devenu l’un des segments les plus dynamiques de l’édition française. Porté par les usages mobiles, les plateformes d’écoute et l’essor des formats immersifs, le secteur affiche une croissance de 16 % en 2026 selon le baromètre Sofia-SNE-SGDL. Près d’un Français sur cinq déclare avoir écouté au moins un livre audio au cours des douze derniers mois.

Mais au-delà des chiffres, c’est la relation au texte elle-même qui se transforme : l’écoute devient une expérience narrative à part entière, à la frontière entre littérature, podcast et spectacle vivant. Et dans une société qui vieillit, la voix humaine portant un texte n’est pas un luxe — c’est une passerelle.

Les offres par abonnement représentent désormais 62 % du chiffre d’affaires du secteur, et près d’un auditeur sur deux est abonné à une plateforme dédiée. Longtemps dominé par le développement personnel, le marché est aujourd’hui conduit par la fiction — polars, imaginaire, romance — souvent enrichie de créations sonores immersives. C’est dans ce contexte que j’avais eu le plaisir d’interviewer pour Audiens, Francesca Isidori, directrice artistique de la Bibliothèque des Voix.

Direction impasse Molière au Festival VOX 2026, pour sa cinquième édition consacrée sous le signe de la Désobéissance — un festival dédié au livre audio, à la lecture à voix haute et aux nouvelles écritures sonores, dans le cadre du Mois du livre audio. C’est niché dans ce passage discret du 3e arrondissement que se trouve la Maison de la Poésie, un écrin pour initiés : un lieu de résistance et de résistants, avec une programmation aussi exigeante qu’engagée, fidèle depuis des décennies à une certaine idée de la littérature vivante.

Ce soir-là, la désobéissance – des voix qui s’élèvent et se soulèvent – n’était pas un slogan : elle s’est exprimée dans tous ses registres, tous les styles. Animée en musique par le compositeur, pianiste et comédien Pascal Sangla, la soirée a proposé une succession de lectures remarquablement interprétées, composant une véritable anthologie de l’insoumission, de 19 h à 23 h, ponctuée de lectures déambulatoires….

Parmi les moments forts de la première partie : Embrasser Kaboul de Charlotte Erlih, porté par la voix de l’autrice et de Sahra Daugreilh pour les éditions Thélème ; Une pension en Italie de Philippe Besson lu par Stéphane Ronchewski pour Lizzie ; Pluie et vent sur Télumée Miracle de Simone Schwarz-Bart interprété par Géraldine Asselin pour Cascades. Et l’énergie d’Awa Ly dans Du sexisme en amour de bell hooks — une lecture qui claquait.

Mais VOX ne se résume pas à une programmation exigeante. Le festival possède aussi une âme. Celle de Jean-Marie Ozanne, son fondateur — omniprésent, attentif à chacun, accueillant les spectateurs avec une générosité communicative. Entre deux lectures, il sert lui-même un gaspacho glacé aux petits pois, relevé d’une feuille de menthe. Un détail ? Peut-être. Mais c’est souvent dans ces attentions que se construit l’esprit d’un événement. Une ambiance généreuse.

L’entracte passé, la soirée a gagné encore en intensité. Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot, magistralement lu par Odile Cohen pour Audiolib, a tenu la salle en haleine. Puis À la recherche de la beauté — L’espoir de Sophia de Corina Bomann, interprété par Ninon Moreau pour Leduc. Et surtout le très beau duo formé par Elissa Alloula et Dea Liane autour de Nos cœurs invincibles, correspondance entre Tala Albanna et Michelle Amzalak — l’un des moments les plus émouvants de la soirée en écho au conflit isaréelo-paslestinien.

La clôture était assurée par l’artiste interdisciplinaire Claïmax, venue présenter Journal d’une adoptée, son premier EP, dans un concert-performance d’une trentaine de minutes qui prolongeait avec sensibilité le dialogue entre voix, musique et littérature en toute désobéissance !

Une présence que l’IA ne peut assurément pas reproduire. Si l’année 2026 marque l’émergence d’un débat qui ne va pas s’éteindre : celui de l’intelligence artificielle vocale. Certains acteurs expérimentent déjà le clonage de voix. Le Festival VOX, lui, a rappelé avec conviction son attachement à l’interprétation humaine. C’est peut-être l’évidence la plus simple et la plus nécessaire à rappeler. Les histoires ne vivent pas seulement sur la page. Elles vivent dans les voix qui les transmettent — dans leur hésitation, leur souffle, leur engagement. Et parfois, il suffit d’un texte lu à haute voix pour retrouver l’émerveillement de l’enfant qui attendait le tintement d’une petite clochette avant de tourner la page.

Un territoire que j’aurai l’occasion d’explorer plus avant à la rentrée. À suivre. D’ici-là, bonne lecture !

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